Départ du port de Montréal
2ème jour
La descente du Saint-Laurent en passant par Québec
De retour à ma cabine, je prends une douche qui me rafraîchit à peine. Malgré la fatigue, j’ai du mal à m’endormir. Sans doute est-ce du à l’excitation du départ et à ma crainte de manquer le moment où le Tage quittera le quai.
4h45 Les vibrations du bateau me réveillent. La porte de ma cabine est mal ajustée. Elle fait un joli vacarme.
Le Tage est en train de faire demi tour pour se mettre dans le sens de la descente du Saint-Laurent. Le départ qui était prévu à 2h, a donc été retardé. C’est le tout petit matin. Il pleut.
Du pont arrière, je vois la forme caractéristique du stade Olympique de Montréal disparaître derrière les lumières et les ombres du port. Lui-même s’éloigne lentement. Nous sommes partis.
Sur la passerelle supérieure. Je suis presque à la hauteur de la bouche de l’unique cheminée du Tage. Sur le pont se dresse un gros mat où se trouvent deux radars. Le drapeau Canadien flotte à tribord. Les navires se doivent de hisser le pavillon des pays qu’ils accostent. Sur ce même mat, à bâbord, est hissé un drapeau blanc et rouge.
Le Second m’apprendra dans la journée que ce drapeau est appelé Pavillon Hôtel et qu’il signifie qu’un pilote est à bord. Accessoirement, ce pavillon peut-être utilisé comme pavillon de courtoisie sur l’île de Malte.
A droite : Une île, au petit matin
Le Capitaine Commandant se nomme Dumitru Ionescu. Il m’invite à me rendre sur la passerelle quand je le désire. C’est de la passerelle que les officiers de quart commandent les manœuvres.
J’étais convaincu, en choisissant de voyager sur un navire, qu’il ne me serait pas possible de communiquer avec la terre et que je me condamnais ainsi à un isolement que je ne connaissais pas encore. Ce n’est en fait qu’en partie vrai. Le Capitaine Dimitri, comme il veut être appelé, m’indique qu’il est possible d’envoyer des fax et des méls, et même de passer des coups de téléphone. Mais, la communication satellite coûte environs 7€ par minute. Il me propose la gratuité des méls que je dois composer à l’avance sur un des Pc de la passerelle. Le lendemain, il me dira qu’ils seront comptabilisés comme ceux de l’équipage et qu’il me présentera la petite note une fois arrivé à Anvers.
Le Capitaine et le Second, comme tout le monde à bord jusqu’à présent, sont très courtois et prévenants. Sur la passerelle, le soleil est presque en face de nous. Les rives et les îles du Saint-Laurent, enveloppées de brumes, sont magnifiques.
Le pilote du port de Montréal, calmement et méthodiquement, indique régulièrement les changements de cap au timonier. La barre du navire est étonnement petite, 25 cm de diamètre tout au plus. Nous devrions quitter le Saint Laurent ce soir à 18h.
6h Sur la passerelle supérieure. Le ciel s’est dégagé avec l’aurore. Il fait très beau à présent. Le Second m’a expliqué que les vibrations qui m’ont réveillées ce matin sont dues aux haut-fonds du Saint Laurent. Mais, tout au long du voyage, même en pleine mer et par temps calme, le navire ne cessera jamais complètement de vibrer et de faire du bruit.
La chaleur humide et étouffante continue de régner dans le navire. Je n’ai pas réussi à ouvrir le hublot de ma cabine qui est fermé par quatre verrous « papillons ». Ils sont pris par la dernière couche de peinture qu'on y a appliqué. Je vais avoir besoin d’un marteau pour les faire tourner.
L’équipage est composé de 29 personnes. Mon contact à Marseille m’avait dit que les officiers seraient français et l’équipage international. Il n’en est rien. Tout le monde est roumain. Le Capitaine et le Second sont les seuls à parler français. Et bien que CMA-CGM soit une compagnie française, le Tage bat pavillon panaméen. (Sic.) Si on ajoute à cela, mon impression d’hier, de monter à bord d’un rafiot, quelques inquiétudes occupent mon esprit.
Nous naviguons en longeant la rive sud du Saint Laurent. Parfois un clocher émerge de la cime des arbres. Je peux découvrir des maisons qui ne sont pas visibles d’ailleurs. Nous croisons régulièrement d’autres navires. Le paysage est très vert.
Sur ce pont –je découvrirai qu’il en est de même partout ailleurs pour les parties extérieures du navire- le sol est peint en vert et les échelles en jaune. Le château est blanc et les deux grues (une de chaque côté du château) sont bleues. Hier soir, dans la pénombre de la nuit tombante, je ne m’étais pas aperçu que le Tage était si coloré.
Partout où je suis allé sur le bateau jusqu’à présent, on peut entendre de la musique. C’est un programme unique composé de 800 mp3 qu’un pc fait tourner en boucle. L’équipage en est un peu lassé. A force, il connaît les morceaux par cœur.
L’équipage n’est pas retourné en Roumanie depuis plus de trois mois. Cette traversée est la dernière avant leurs vacances. J’imagine que la vie sociale à bord, relativement confinée, ne doit pas être évidente.
Changement de pilote à Trois Rivières
8h15 Sur la passerelle, discussion avec le pilote du port de Montréal. Il se nomme Gilles Trottier. Il est Lieutenant et Capitaine dans la marine marchande. Il a 37 ans de service à son actif et sera à la retraite dans 15 mois. Le Tage est le 1634e navire qu’il pilote.
A Trois Rivières, à mi-chemin entre Montréal et Québec, un autre pilote montera à bord pour le relever. Un autre changement de pilote se fera à Québec. Le 3ème pilote quittera le navire à Escoumins.
Gilles Trottier donne les nouveaux caps à haute voix au timonier qui les répète en exécutant la manœuvre à la barre. Le Saint Laurent est un fleuve très large - même à Montréal qui est pourtant à 1000 km de l’estuaire - mais le chenal est étroit : « On ne peut pas se permettre d’embardée, précise Gilles Trottier. Ça ne prend pas de temps pour qu’un navire s’échoue. » Nous avançons à 15 nœuds. Le chenal est balisé. Il fait, à cet endroit, seulement 240m de large et 11,3 m de profondeur alors que le Tage fait 214m de long, 31m de large et a un tirant d’eau de 8,75m. En effet, l’erreur n’est pas vraiment permise !
A droite : les deux ponts de Québec
Des monticules artificiels de roches dépassent de la surface de l’eau. Le pilote m’explique qu’ils ont été placés pour fixer la glace aux abords du chenal. Le Saint-Laurent est ainsi navigable toute l’année, même quand les températures descendent en deçà de –40°C. Chaque année 15 à 16000 navires y naviguent.
Le Capitaine me montre sur des cartes la route que nous suivons pour sortir du Saint Laurent. Nous sommes dans une zone de séparation du trafic, qui ne prend fin qu’à la sortie des eaux territoriales du Canada. Une fois la Gaspésie derrière nous, nous allons faire route vers le sud pour passer sous l’île d’Anticosti, puis encore au sud pour passer au large de la zone d’icebergs de Terre Neuve.
Sylvia, la passagère avec qui je prendrai l’essentiel de mes repas, a déjà fait trois jours de train pour parvenir du Nevada au port de Montréal. Elle enchaîne sur au moins 11 jours de bateau, puisqu’elle ne descend pas à Anvers, mais à Hambourg. Il fait à présent un peu moins chaud. Le vent s’est levé. Sylvia m’assure qu’elle n’a jamais connu de température supérieure à 17°C en pleine mer. Vivement la pleine mer.
13h45 Nous sommes passés sous les deux ponts de Québec et devant le majestueux château Frontenac. Nous passons maintenant au sud de la très belle île d’Orléans. Sylvia et moi, sur la passerelle supérieure, ne voyons la chute Montmorency que de loin. Elle se trouve sur la rive Nord et disparaît bientôt derrière l’île.
Le Second Capitaine s’appelle Bogdan Pirvanescu. Il fait deux quarts de quatre heures par jour, espacés de 8h. Les autres quarts sont assurés par le Lieutenant de Sécurité et le Lieutenant de Navigation.
18h30 Nous devrions croiser Tadoussac dans une heure environs. Tadoussac est un charmant village d’où de nombreuses embarcations transportent, en saison, les touristes vers les baleines du Saint-Laurent. Il commence à faire vraiment frais sur le pont, mais ça ne change rien à la température à l’intérieur.
Pour l’heure, le relief des rives du fleuve est magnifique. Nous devrions passer Escoumins vers 20h. Dans ce secteur on voit régulièrement des baleines, m’a-t-on dit.
Les repas sont bons, mails il est évident que la traversée en « cargo-croisière » que mon contact à Marseille m’a plus ou moins vendu n’est pas ce qu’elle prétend être. La chambre est salubre, mais sans plus. La piscine, qui se trouve à l’extérieur est vide, visiblement depuis longtemps, et l’équipement de la salle de sport se résume à un espalier et une table de ping-pong. Mon impression générale du Tage n’est pas très positive.
21h15 La nuit tombe sur le fleuve. J’étais malheureusement à table quand nous avons passé Tadoussac et son grand Hôtel Rouge. Tout à côté du village, le Saguenay se jette dans le Saint-Laurent. Leurs eaux ont une couleur différente et ne semblent pas se mélanger.
Bientôt, il fera nuit noire, on ne verra plus alors que les lumières de la côte.
Le port de Québec et le château Frontenac
(à suivre..).
Nicolas Humbert
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