4ème jour
Visite de la salle des machines
Réveillé à 8h30. Le ciel est bleu à travers la condensation translucide sur les hublots.
De l’eau s’accumule dans le large rebord de la fenêtre.
J’aime monter sur la passerelle au matin et boire un café avec l’officier de quart. Le Capitaine et le Second sont là.
Soudain, à tribord, à 30 mètres à peine : une baleine expulse de l’air dans un « geyser ». Tout le monde se précipite à l’extérieur, mais la baleine disparaît bientôt pour ne plus réapparaître. Depuis que nous avons vu une baleine, mes yeux en voient partout. Une vague ? Un peu d’écume ? J’ai l’impression que le dos d’un rorqual va apparaître…
Sur le 2ème pont des hommes d’équipage repeignent une balustrade en jaune.
Depuis notre départ, un pigeon semble figé sur un des conteneurs. Il change toutefois de place de temps en temps. Il a l’air plutôt dépressif. J’apprends par le Second que dans le port de Montréal un autre pigeon est mort écrasé par un conteneur, malgré les efforts du grutier pour le faire déguerpir. Peut-être que celui que je vois aujourd’hui attend désespérément l’autre. On dit que les pigeons sont fidèles à leur amour toute leur vie.
Il fait 10,6°C et l'eau est à 9,6°. Tout est bleu, le ciel comme l’océan.
15h30 Le Lieutenant de Sécurité vient de nous dispenser, à Sylvia et à moi-même, les consignes de sécurité. La réunion a été courte et claire : comment mettre le gilet de sauvetage ; le signal d’alarme et d’incendie sonne 7 fois court et 1 fois long, celui de « tout le monde à son poste » sonne 1 fois long et le signal d’abandon du navire est toujours donné à la voix par le Capitaine.
Il y a à peine deux jours, j’avais du mal à me retrouver dans les méandres du château. Je pourrais maintenant me rendre à ma cabine, sur la passerelle, à la salle à manger ou au central radio les deux yeux fermés. Enfin, disons, avec un œil fermé.
Nous naviguons à 20 nœuds avec une très bonne visibilité, c’est-à-dire une visibilité de 5 milles. Tout à l’arrière, l’eau file sous le navire.
16h30 Sur la passerelle. Des baleines à bâbord, à tribord et devant, des baleines partout !!! J’en compte au moins cinq. Elles font un geyser, replongent et réapparaissent un peu plus loin. Tout le monde sur la passerelle scrute alentour avec des jumelles ou à l’œil nu. L’enthousiasme général me donne à penser que c’est un spectacle dont on ne se lasse pas.
J’explore les ponts en passant par l’extérieur. Je croise toutes les cinq minutes un homme d’équipage avec un pinceau à la main. Ils profitent du beau temps pour faire de l’entretien extérieur. Le vent frais du large est agréable.
17h Visite de la salle des machines avec le 1er Chef Mécanicien. Il parle français.
La salle des machines est très bruyante. L’odeur d’huile et de mécanique, les vibrations sont naturellement plus présentes ici que partout ailleurs. Le moteur qui entraîne l’hélice principale du Tage a 9 cylindres et développe 33000 chevaux. Il consomme quelque 95 tonnes de carburant par jour. (Les plus grands porte-conteneurs peuvent consommer 300 tonnes par jour, m’avait précisé le Second.) Deux autres petites hélices, une à l’avant l’autre à l’arrière servent uniquement pour les manœuvres dans les ports. Grâce à elles, le navire peut tourner sur lui-même ou s’approcher du quai sans que l’assistance de remorqueurs soit indispensable.
L’endroit est sinueux. Six autres gros moteurs servent au fonctionnement du navire : électricité, pompage, etc. La production d’électricité à bord nécessite 4 tonnes de fuel par jour.
A l’arrière, l’arbre d’hélice paraît tout simplement hors de proportion. Difficile de s’y retrouver dans tout cet enchevêtrement de tuyaux et de câbles. « Même le mécanicien ne s’y retrouve pas toujours », plaisante le 1er Chef.
La salle de commande des machines, contiguë à la salle des machines ressemble aux postes de commande des centrales nucléaires tels qu’on nous les présentait à la télévision dans les années 80.
Gauche: Le moteur à 9 cylindres du Tage. Droite : La "direction assistée" du gouvernail
Gauche: Un des 6 autres moteurs annexes. Droite : Salle de commande des machines
Nous avons dépassé la zone d’iceberg, nous remontons donc vers le Nord. Le soleil se couche à bâbord arrière. Sans doute par manque de repères visuels, il semble disparaître presque soudainement. Pour la deuxième fois, aujourd’hui nous avons perdu une heure.
23h50 Sur la passerelle. L’officier de quart et son timonier veillent en silence. Il fait trop sombre pour distinguer leur visage. J’aime voir l’océan dans le noir. Le timonier me dit que la nuit, c’est toujours le même film qui passe. Le ciel est très dégagé. Je lui réponds que ce soir, il y a des « stars » dans ce film. Il compare ce spectacle quotidien avec l’unique chaîne de télévision roumaine, très ennuyeuse, du temps du communisme. Un seul programme l’intéressait alors, les 15mn hebdomadaires de dessins animés. « Pas des Tex Avery, précise-t-il. Ils étaient considérés comme des dessins animés capitalistes. » Ceausescu est mort en 1989. Il me vient à l’esprit que tous les marins à bord du Tage ont connu sa dictature.
5ème jour
Et rien ne se passe
8h15 Dans ma cabine. J’écope devant mon hublot, dont le large rebord est incliné à dessein de recueillir l’eau de la condensation et de l’infiltration. Le Tage contrairement aux navires récents n’a pas l’air conditionné. Il fait souvent trop chaud, et il arrive à Sylvia d’avoir froid.
Avant d’être rebaptisé, Le Tage s’appelait le Fort Desaix. Il battait alors pavillon français et son équipage était également français. Il navigue à présent sous pavillon panaméen avec un équipage roumain (Sic).
Le Capitaine me disait, il y a deux jours, que les équipages roumains n’étaient pas encore payés comme les équipages français, mais que peu à peu, prouvant leur valeur, les écarts de salaire se réduisaient.
9h30 Sur la passerelle. Le temps qui était gris jusqu’à présent, se lève. Le ciel s’éclaircit. Le timonier avec qui j’ai discuté hier soir, nettoie et graisse un grand nombre de cadenas. Ils servent à verrouiller les issues quand le navire est à quai.
La température de l’air est de 11,6°C, celle de l’eau est de 10°C
Le château du Tage à 8 ponts au dessus de la coque. Le pont principal est celui sur le quel sont arrimées les passerelles et qui permet de joindre la proue à l’air libre tout en passant sous des conteneurs. Sur le pont supérieur se trouve notamment des salles pour le personnel d’exécution, l’hôpital (que je ne verrai jamais), la cambuse, la chambre froide et la soute à linge. Le 1er pont donne accès aux embarcations de secours, à l’armoire incendie principale, à un atelier de bricolage et à des cabines du personnel d’exécution. Les salles à manger, celle du personnel d’exécution comme celle des officiers, se trouvent sur le 2ème pont. On y trouve également la salle de sport et son unique équipement, la table de ping-pong, la salle de récréation des hommes d’équipage et les cuisines.
Le 3ème pont est entièrement consacré aux cabines des passagers, si on fait exception du salon fumoir équipé en télé et vidéo. Les cabines du Second Capitaine, des Lieutenants, et du Second mécanicien, également appelé 1er Chef, sont sur le 4ème pont. On trouve sur le 5ème pont la cabine du commandant, son salon et bureau, ainsi que celui du Chef Mécanicien et le central radio.
Enfin, la Passerelle occupe le 6ème pont, au dessus duquel se trouve la passerelle supérieure en plein air. Certaines parties du navire me sont familières, mais je découvre encore des endroits inexplorés.
12h10 Sur la passerelle. Finalement le temps est redevenu gris. Le Tage tangue et roule un peu plus. La partie supérieure du mât avant passe inlassablement au dessus puis en dessous de l’horizon.
Je me rends à l’avant du navire ou l’on sent mieux le tangage. Près de la cloche de cuivre sur laquelle est gravée « Saint Desaix, 1980 », les embruns humidifient mon visage.
Sur le pont supérieur, les conteneurs posés sur les panneaux de cale grincent. Rien d’alarmant, mais la taille de ces derniers et ce grincement incitent à presser le pas.
Sylvia et moi déjeunons avec le Capitaine, le Chef et le Lieutenant de Sécurité. « Le barbecue de demain sera une grande fête. C’est l’anniversaire du Second et nous venons d’apprendre que nous débarquons à Anvers. » annonce le Capitaine. Un autre équipage roumain les relèvera pour conduire le navire jusqu’à Hambourg. L’équipage est donc en vacances un peu plus tôt que prévu.
Je demande au Capitaine si il accepterai un entretien en tête à tête afin que je puisse tracer son portrait. Il m’explique ses réticences dues à sa position : entre les intérêts de la compagnie et ceux de l’équipage. Je referai en vain quelques tentatives d’entretiens formels avec lui comme avec d’autres officiers. Est-ce une pudeur culturelle ? Ou une pudeur de marin ? Ou encore une méfiance envers les journalistes ?
Je n’ai pas reçu de mél en réponse au mien. Peut-être demain. Je commence à comprendre, par l’expérience, l’importance des correspondances avec la terre.
Le Second me propose de visiter une partie des cales demain. Rendez-vous est pris.
Les mouvements du navire évoquent les turbulences d’un avion, mais en plus ample. Je fais de courtes nuits et de nombreuses siestes. J’intègre peu à peu les bruits du Tage. Les mouvements de la mer, quand ils ne te rendent pas malades, semble-t-il, te bercent.
(à suivre dès lundi...)
Nicolas Humbert
|