6ème jour
La visite des cales
6h30 Coup d’œil par le hublot. Il y a un brouillard à ne pas voir le bout de son nez.
Les vibrations et les cliquetis continuels ne vont pas me manquer. Il ne pleut plus mais les ponts trempés sont un peu glissants.
7h Sur la passerelle. Le Second navigue sur le Tage depuis 5 ans : « Ce n’est pas marrant pour l’équipage, il ne peut pas me mentir en disant "on ne peut pas faire ça ou ça" », précise-t-il dans un sourire. Il devrait, comme la plupart de l’équipage, retrouver ce navire après ses vacances et un contrat sur Potomac, le navire jumeaux du Tage.
Il me confie que depuis la deuxième guerre d’Irak être un équipage roumain et non pas français est un avantage quand on navigue dans les ports étasuniens. Les navires français y connaissent parfois quelques complications. A travers différentes discussions, je peux constater une incompréhension des actions américaines, voire une révolte quand il s’agit de leur intervention en ex-Yougoslavie, voisin direct de la Roumanie.
Le Second est content des travaux d’entretien que son équipage a fait sur le Tage. Ils ont repeint beaucoup. Ils se sont beaucoup battus contre la rouille et ont même dû changer nombre d'éléments du bastingage. L’entretien du Tage nécessite environ une tonne de peinture par mois.
8h Petit déjeuner. Gigi, le maître d'hôtel, m’apporte un mél. Exactement ce qu’il me fallait. Je commence à trouver le voyage un peu long : la routine grandissante, la fatigue et l’isolement… Ce contact avec l’extérieur est une véritable bouffée d’air que je peux prendre plusieurs fois en relisant le courrier.
10h15 Nous partons visiter les cales avec le Second. Sur le pont principal, nous passons à côté d’une grande porte par laquelle le carburant est chargé, avant d’entrer par une porte étanche. Le Tage a été construit pour le transport des bananes. Il a conservé en état de marche son système de refroidissement des conteneurs, bien qu’il n’en ait plus besoin.
Aujourd’hui, il a quelques problèmes avec une caisse de ballast, qui seront réglés dans la journée. Nous nous éloignons du moteur, mais l’endroit n’est pas silencieux pour autant. Des craquements réguliers nous accompagnent.
Gauche: Le sas par lequel montent les pilotes . Droite : La solide échelle de corde
Gauche: En bas à gauche, deux caisses de ballast. Droite : Soupape de ballast
Nous entrons dans une première cale, à moitié vide. Nous sommes sur une caisse de ballast. La taille de la cale fait impression. Le panneau de cale est juste au dessus de nous. Nous irons en visiter une autre, complètement vide cette fois, à l’avant du bateau. Le second me montrera alors les grandes glissières métalliques dans lesquelles les conteneurs s’encastrent.
En plus de ses quarts, le Second s’occupe des cargaisons et des travaux sur le pont. Dans l’ensemble, il est content de ses conditions de travail. La cuisine est bonne, les salaires sont bons. La compagnie « donne de l’argent » pour les repas et tout le monde boit de l’eau en bouteille. Les hommes d’équipage, comme les officiers, ont une salle vidéo. « Ils font des efforts, conclut-il. Généralement, on obtient ce qu'on demande. »
Nous arrivons au bout du navire, la proue. J’aperçois les puits de chaînes. Chacune des ancres a une chaîne de 300m environ (11 maillons de 27 mètres).
Nous visitons différents magasins du Bosco (Terme générique pour nommer le chef d’équipage.) dont l’un est plein de chaînes de différentes tailles et un autre de matériels d’entretien du système de refroidissement des conteneurs. « Tout est fait pour la banane ! »
Gauche: Nous arrivons au "nez" du navire.
Gauche: Un des magasins du Bosco. Droite : Combat contre la rouille
De retour sur la passerelle. L’Officier Electricien fait des réparations sur le panneau de commande des ballasts.
Les hommes du personnel d’exécution, sans responsabilité, ont presque des horaires fixes. Ils sont les seuls à être contents d’être au port, parce qu’ils sont alors désœuvrés et peuvent descendre à terre. Alors, que les officiers ont encore plus de travail qu'en mer.
16h10 Une alerte retentit sur l’une des radios de la passerelle. Il s’agit d’un appel de détresse d’un navire qui est, me dit le Second, à l’autre bout du monde, à 16 000 km.
Le temps n'est pas assez beau pour que nous mangions dehors. Le barbecue est reporté à demain.
20h C’est fait, le beau temps est revenu ! Il fait 17°C et l’eau est à 16°C. Pour un peu, on pourrait se baigner. Les temps décidément changent vite. Le bateau ne roule presque plus depuis que le problème de ballast est réglé.
Le Second m’a déconseillé de monter sur le mat avant. Je voulais y aller d’où prendre une photo panoramique « C’est un navire de 24 ans, tout de même, on ne sait jamais. », avant d’ajouter « C’est un bon bateau quand même. »
J’ai fait quelques parties de ping-pong avec des membres d’équipage, ce soir. Tout le monde parlait roumain, bien sûr, sauf quand je jouais. On comptait et on commentait en anglais. Un bon moment. Oh ! Demain : barbecue, si le temps reste beau.
Vers 1h15 Sur la passerelle. Je suis monté sur la passerelle supérieure où la pénombre du pont, l’immensité noire et le bruit de l’océan ont quelque chose d’effrayant. |