9ème jour
En panne dans la Manche
Matin. L’océan est d’un bleu très étrange, tirant légèrement sur le turquoise. Le ciel est gris. Le vent est plus fort : vent relatif 42 nœuds (Le vent relatif ne prend pas en compte la vitesse du navire. Le vent actuellement souffle de derrière, sa vitesse réelle est donc supérieure à 42 nœuds.) Sur la passerelle supérieure les antennes vacillent, et ça décoiffe !
Nous passons juste sous l’île de Scilly. Nous entrons dans la Manche. Le trafic est à nouveau séparé, comme dans les eaux territoriales du Canada. Nous allons bientôt sortir de la route pour stopper les machines à la verticale de Plymouth et attendre que le temps passe.
Avant dernier jour à bord. Je trouve à présent toutes les informations que je veux sur la passerelle : température, vitesse du navire, celle du vent, notre route et où nous sommes sur la carte de navigation…
Je découvre la bibliothèque sur le pont 4. Je pensais qu’elle n’existait plus. C’est une petite pièce dont un des murs est couvert par un meuble vitré. Les livres, tous en français, ne remplissent qu’une seule porte de la bibliothèque. Je me souviens avoir vu quelques livres en anglais et en allemand dans un petit meuble du salon passager (pont 3) où je ne vais pour ainsi dire jamais. Dans la bibliothèque, il y a aussi un vieux pc sur lequel j’aurais pu taper mes notes plus tranquillement que sur la passerelle. Mais il est vrai que j’aurais alors manqué beaucoup de conversations avec les officiers. En dix jours, je suis loin d'avoir tout découvert du Tage.
Gauche : Les radios de la passerelle. Droite : Le tableau de commande des ballasts
17h Des mouettes volent autour du navire en panne, c'est-à-dire à l'arrêt. Attendre que le temps passe dans la Manche n'a rien de très gai. Nous n’avons pas encore vu la terre. Mais, enfin, nous ne vibrons plus ! Vent, pluie, brouillard, un vrai temps anglais !
Je ne sens plus les odeurs d’huile et de moteur qui m’avaient tant frappées quand je suis monté à bord à Montréal. Sur la passerelle, comme partout ailleurs, le matériel qui est susceptible de tomber à cause des mouvements du navire est attaché : Pc, écrans, etc. Sous chaque chaise pend une tige métallique que l’on peut visser à un point d’ancrage sur le sol.
C’est dans des moments d’inaction comme celui que je vis à présent que les sentiments de solitude et d’isolement ressurgissent. Vous avez alors intérêt à avoir fait le plein de bons souvenirs avant d’embarquer, sinon la mélancolie vous saisit comme par surprise.
Si on me déposait sur les côtés françaises, à quelques milles d'ici, je serais à Paris en 4h. Nous aurions pu arriver à Anvers cette nuit. Au lieu de ça nous attendons en ce lieu qui semble être « nulle part ».
Pour la première fois, je me sens prisonnier du navire. Pourtant, cela ne fait que 8 jours que je suis en mer. Alors que doit-il en être de l’équipage qui n’a pas vu les siens depuis plus de 3 mois ?!
Gauche : Le Lieutenant de Navigation. Droite : Le Lieutenant de Sécurité
Le Tage sent les produits nettoyants. On prépare le navire pour l’équipage suivant.
18hSur la passerelle. Vent de Sud Est, force 9. Nous avançons à 6 nœuds. Courants et vents nous ont fait un peu dériver. Nous nous replaçons et nous stopperons à nouveau. L’ambiance sur la passerelle est joyeuse. Pour l’équipage, malgré notre immobilité relative, les vacances approchent.
Discussion à table avec le Capitaine. Avant le GPS (Global Position System) on déterminait sa position sur mer par rapport au soleil et aux étoiles. Quand on ne pouvait les voir, on estimait sa position par rapport au dernier point mesuré avec certitude, relativement au cap de la route et à la vitesse du navire. On corrigeait cette « position estimée » dès que le temps le permettait à nouveau. Pour mesurer sa vitesse, on lançait à l’avant du navire un morceau de bois attaché à une corde à nœuds. Après un temps donné, on comptait le nombre de nœuds passés sur la corde. Cette méthode est à l’origine du vocable encore utilisé aujourd’hui, le nœud. Les nœuds sont le nombre de milles nautiques parcourus en une heure. Le mille nautique (1852 mètres) est différent du mile que les anglo-saxons utilisent à terre (1609 mètres). Le GPS couvre la terre entière, exceptés les pôles.
Les officiers doivent s’entraîner de temps en temps à la navigation « classique », pour ne pas perdre la main et être capable d’arriver à destination en cas de panne des appareils électroniques.
Sur la mer, tout peut changer très vite. Le temps est clair à présent, avec des nuages, mais sans brume. Par contre, le vent souffle toujours.
Demain, nous reprendrons la route.
(à suivre...)
Nicolas Humbert
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